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Nouvelle ligne E : cheminer ensemble pour repenser l’espace public

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La mise en service de la ligne E du tramway de Grenoble a eu pour conséquence la réorganisation de la desserte des bus sur trois commune. L'Agence d'urbanisme a été mandatée par le SMTC pour un audit sur la gêne occasionnée.

Cheminer ensemble pour repenser l’espace public

Par Marie Pesenti et Dorian Martin

La mise en service du tronçon Nord de la ligne E, dernière-née du réseau de tramway de la Métropole grenobloise, s’est traduite à l’été 2015, par la réorganisation de la desserte bus préexistante sur les trois communes nouvellement desservies, avec des suppressions d’arrêts de bus qui ont généré de forts mécontentements. Le Syndicat mixte des transports en commun (SMTC) de l’agglomération grenobloise a souhaité aller au-devant des habitants à l’occasion d’une balade urbaine permettant d’auditer collectivement la réalité de la gêne occasionnée. L’Agence d’urbanisme de la région grenobloise a piloté cette balade et ses suites.

Certains habitants mécontents de la réorganisation de leur ligne de bus

Dans le cadre de la mise en service d’une ligne de tramway, le SMTC a modifié l’itinéraire d’une ligne de bus pour desservir 250 nouveaux logements au nord de Saint-Egrève, commune de 16 300 habitants en seconde couronne de la métropole grenobloise. Sans cette évolution de la desserte, une partie importante du nouveau quartier n’aurait pas été desservie par le réseau de transport collectif. Un nouvel arrêt y a été implanté, dans une configuration provisoire.
Mais ce nouvel itinéraire a nécessité de supprimer deux arrêts de bus, situés dans l’aire de chalandise du tramway, soit entre 500 et 600 mètres de marche à pied d’un arrêt. Dans un objectif de rationalisation du service et d’optimisation de l’infrastructure, le SMTC entendait d’une part inciter les usagers à privilégier le tramway et d’autre part, offrir une desserte bus de proximité aux usagers les plus éloignés.
Cette modification devait en outre permettre d’améliorer le temps de parcours de la ligne et d’en réduire les coûts d’exploitation. Du point de vue de l’autorité organisatrice, la qualité de service n’y perdait pas au contraire, la nouvelle ligne de tramway offrant des fréquences et une amplitude de passage beaucoup plus importantes.
Pourtant le mécontentement des habitants proches de l’ancien itinéraire de la ligne, structurés en collectif, n’a pas tardé à s’exprimer, au motif que la desserte d’une partie du territoire de Saint-Egrève avait été dégradée. Après différentes manifestions relayées dans la presse locale, une pétition (recueillant près de 2 500 signatures) a circulé pour réclamer le rétablissement de l’itinéraire initial de la ligne de bus et le maintien des deux arrêts supprimés. En réponse, une délégation d’habitants a été reçue par le président du SMTC, lequel a proposé une rencontre sur le terrain.

Construire pas à pas un diagnostic partagé

Le SMTC, assisté de l’Agence d’urbanisme et des services techniques « voirie et espace public, a donc décidé de se mettre dans les pas des habitants lors d’une balade urbaine. Non pas pour une concertation rétrospective, mais pour appréhender ensemble la réalité du gain ou de la perte en qualité de desserte, et partager une lecture globale de l’espace public, de ses fonctionnements et dysfonctionnements.
Force était de constater que l’aménagement des quartiers résidentiels initialement desservis par le bus, maillés par des voies d’intérêt local, n’était pas vraiment pensé pour les piétons.

Ainsi notamment, la discontinuité des aménagements avec des ruptures et détours nombreux, un manque d’accessibilité dû à l’insuffisante largeur des trottoirs, à l’absence de bateaux et de traversées sécurisées, à la piètre qualité des revêtements, à l’encombrement des cheminements, et un éclairage public insuffisant. La légère déclivité de certaines rues limitait en outre l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap ou se déplaçant avec des bagages.
Autant que la question des temps de parcours, c’est donc la qualité des cheminements piétons qui a été soumise à l’appréciation des habitants. Pour cela, les « experts du quotidien » sont venus accessoirisés de caddies, valises à roulettes et d’un fauteuil roulant. Une personne peu mobile et se déplaçant avec deux cannes s’est jointe à la balade.
Le parcours était proposé par l’Agence d’urbanisme, après repérages sur le terrain, avec une marge de souplesse en faveur des suggestions éventuelles des participants. Sept séquences devaient permettre d’évaluer la qualité des cheminements piétons, entre le cœur du quartier et les nouveaux arrêts de la ligne de bus et de la ligne de tramway.

Détail du parcours et des étapes de la balade urbaine

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En conclusion… Ce qui marche et ce qui ne marche pas

Les temps de parcours ont été chronométrés pour chaque séquence, afin de mesurer les « distances temps ». Des échanges s’en sont suivis, de sorte à permettre à chacun d’exprimer son ressenti à l’égard de la qualité des différents cheminements. Des suggestions d’amélioration et de sécurisation, quelques propositions de réaménagement ont été formulées, éclairées par les connaissances techniques des services présents. L’âpreté des discussions a révélé la nécessité de mieux faire dialoguer la sphère technicienne et celle des usages habitants.

Cartographie des temps de parcours relevés

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Au final, montre en mains, les temps de parcours en direction des nouveaux arrêts de bus n’excédaient pas 15 minutes de marche depuis le cœur du quartier.

Concernant l’accès au tramway, les habitants n’ont pas relevé de dysfonctionnement majeur. Seule une traversée de voirie a fait l’objet de remarques concernant sa sécurisation. L’un des parcours a fait remonter un sentiment d’insécurité, notamment un passage étroit, en pente et peu éclairé. Il a également été fait part de l’habitude de traverser le parc privé, non clôturé, d’une grande copropriété, ce qui permet de réduire le temps d’accès au tramway. Une pratique qui pose la question de la perméabilité des grands ilots privés organisant les tissus résidentiels (lotissements fermés, grandes copropriétés).

« On a fait le trajet à pied depuis le haut de Barnave jusqu’à l’arrêt de tram “La Pinéa / Saint-Robert”, et le technicien du SMTC s’est rendu compte que ce n’était pas pratique. »
Un participant à la balade urbaine

Concernant l’accès à la ligne de bus, la balade urbaine a témoigné de nombreux dysfonctionnements tels que la mauvaise qualité des revêtements, l’absence de sécurisation des traversées, l’encombrement des parcours… venant confirmer le constat initial. Les propositions des habitants ont fait ressortir l’enjeu d’aménager un nouveau cheminement dédié aux piétons et aux cycles, déconnecté de la voirie, et permettant de franchir un ilot urbain aujourd’hui vécu comme une coupure.

Indices de marchabilité

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>> Indices de marchabilité :

Bonne : cheminements et traversées accessibles PMR, bonne qualité des revêtements / éclairage => sécurité / confort (++)

Moyenne : cheminements et traversées accessibles mais problématique revêtements / éclairage => impacts confort / sécurité (+)

Faible : cheminements et traversées non accessibles (étroitesse, revêtements, encombrements) => ( – )

Principe de réalité et marche à suivre pour avancer ensemble

La démarche qui vient d’être décrite serait anecdotique si elle ne constituait pas une première pour le SMTC dans l’accompagnement de l’évolution du parcours d’une ligne de bus, et si elle n’était pas si riche d’enseignements sur la nécessité de regarder l’espace public avec les yeux de ceux qui le pratiquent au quotidien et de prendre en considération leur ressenti. De ce point de vue, les éléments d’objectivation du diagnostic apportés par l’Agence d’urbanisme, « observateur neutre », ont été appréciés.

« C’est une démarche très intéressante, notamment si elle est conduite par une tierce personne qui vient objectiver le débat sur le terrain et apporter ses connaissances en matière d’aménagement de l’espace et d’urbanisme. »
Chargé de mission du SMTC

Il est évident que les habitants constitués en collectif n’avaient pas eu le sentiment d’avoir été sollicités, malgré l’organisation d’un « comité de déplacements » auquel les associations de quartiers avaient été invitées. Il est vrai que, présidés par les élus du SMTC, les comités de déplacements se concentrent sur les questions de desserte, d’horaires, de correspondances, d’information, de sécurité ou encore de perturbations diverses du trafic pour chaque secteur, et délaissent un peu les questions plus globales de qualité de vie, pourtant primordiales pour les habitants.
La reconnexion doit pouvoir se faire dans les deux sens : l’autorité organisatrice en direction des habitants, dont il n’est plus possible d’ignorer la parole ; les habitants en direction de l’autorité organisatrice, dont ils doivent pouvoir apprécier l’analyse technique au regard d’enjeux dépassant le quartier. Ainsi le terrain devient une scène d’échanges, de partage, de négociation et d’expérimentation tout à fait nécessaire pour une acculturation respective.
Si les habitants sont restés mécontents de la suppression de leurs arrêts de bus (et poursuivent leurs relances auprès du SMTC), deux principaux points positifs sont à retenir de la démarche conduite ici :
En premier lieu le fait qu’elle a donné lieu à une analyse qualitative globale partagée de la qualité des cheminements piétons du quartier, ouvrant sur des propositions concrètes d’amélioration dépassant la seule question du transport.
En second lieu le fait qu’elle s’est inscrite dans la durée (entre 2015 et 2017), permettant cette fois un cheminement de la réflexion de part et d’autre, et incitant les habitants à mieux appréhender les complexités de l’aménagement dans leur ensemble.
Ainsi, fin 2015, une synthèse écrite de la balade urbaine, formalisant les attentes des participants tout en les mettant en perspective du fonctionnement d’ensemble du territoire communal, a été transmise au collectif, avant d’être publiquement présentée au printemps 2016, lors d’un comité de déplacements. Début 2017, les premiers travaux ont été engagés : le déplacement et l’aménagement de l’arrêt de bus au droit du cheminement piéton identifié par les habitants, ainsi que la reprise totale du profil de la rue accueillant la ligne de bus, seront bientôt effectifs.

À noter que cette balade urbaine s’est faite dans le contexte de transfert des compétences voirie et aménagement de l’espace public des Communes à la Métropole grenobloise nouvellement crée au 1er janvier 2015. Possibilité était donc donnée à la jeune Métropole de s’engager sur l’amélioration des cheminements piétons vers les arrêts de bus, et de mettre en œuvre rapidement les suggestions d’amélioration issues du terrain.
Renforcer le lien et les interactions avec les habitants, mais aussi les acteurs institutionnels et associatifs de la métropole et des territoires voisins, est aujourd’hui une priorité pour le SMTC. La démarche pourrait donc essaimer et être reconduite, en amont de la prise de décision cette fois, autour d’autres lignes présentant des enjeux de réorganisation.

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Un arrêt de bus provisoire et des traversées piétonnes malaisées et non sécurisées

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